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Dans l’épisode précédent du journal du confinement de l’Amazing Bicoque : 

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L’hiver est revenu ! Pour survivre à la nuit polaire, les résidents de l’Amazing Bicoque doivent monter à l’étage.

Encordés, ils tentent la lente et périlleuse escalade des escaliers pour trouver refuge sous la couette.

Au bout de ce qui nous semble être deux nuits complètes, nous passons enfin le palier de l’étage. Là-haut, on trouve un tout petit peu de lumière, certainement projetée par la lune gibbeuse. Malgré mes paupières collées par le froid, et le manque d’oxygène à cette altitude, je prends le temps de me féliciter de ne pas avoir fermé les stores ce matin.

L’étage nous accueille avec une autre bonne nouvelle que nous connaissions déjà : le lit est situé à l’angle, juste derrière l’escalier. Nous n’aurons donc pas à effectuer la traversée de l’étage entier pour nous réfugier.

Reste toutefois un dernier obstacle à franchir : celui de la montée du lit à proprement parler. Il s’agit là d’une épreuve bien plus technique qu’une marche d’escalier, et notre état de fatigue ne présage pas un abord facile. Toutefois, nous n’avons pas le choix : placé en troisième de cordée, Lemmy souffre plus que les autres. Sa physiologie lapinesque, plus fragile, le rend plus sensible au froid. Si nous n’arrivons pas à le mettre à l’abri dans l’heure, il pourrait bien devoir se moucher durant plusieurs jours.

Je m’adosse contre le lit quelques secondes pour reprendre des forces. Mon taux glycémique est à coup sûr au plus bas, je n’ai pas mangé depuis midi et les gargouillements dans le ventre me font comprendre que ce dernier n’apprécie pas trop que j’aie sauté un repas. Je compte vraiment sur cette tablette de chocolat à côté du lit pour me sauver les fesses.

Gros Chat Gris est le dernier à nous rejoindre. Nous nous tenons tous les quatre, tout près les uns des autres, sans parler. De toutes façons, il n’y a rien à dire, nous devons effectuer la grimpette pour survivre.

D’un geste vague, j’empêche Tofu de faire ses griffes sur le rebord du lit. C’est comme un signal. Je me dégourdis les jambes ankylosées par les morsures hivernales, et j’attaque l’ascension. S’il existe un Dieu, qu’il nous prenne en pitié. Ce qui me fait étrangement penser sur le moment à cette phrase dans “Armageddon”, le super film avec Bruce Willis : “On n’est pas si loin, il t’a peut-être entendu”.

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L’ascension a été une réussite. Malgré quelques petites frayeurs à mi-chemin, Tofu, Gros Chat Gris et moi sommes parvenus au sommet du matelas. Je tends mon bras pour attraper Lemmy au sol que je ramène à nos côtés.

Ainsi exposés aux conditions climatiques extrêmes, nous ne nous faisons pas prier pour passer sous la couette. Prenant un de mes bâtons de marche, je crée ainsi une petite tente sous laquelle j’allume ma lampe frontale.

L’obscurité m’avait empêché de voir dans quel état se trouvaient les enfants, et il est dur de constater combien les épreuves nous ont marqués physiquement. Même Gros Chat Gris ne porte plus si bien son nom !

Heureusement, la chaleur grimpe peu à peu. Je sens mes doigts commencer à me piquer, alors que le sang commence à y retrouver son chemin. 

Je repense aux lectures d’aventures en montagne, aux alpinistes de renom qui ont bravé des épreuves impossibles. Leurs récits, où ils perdent doigts et orteilles en tentant de survivre comme il peuvent : Lachenal, Herzog, Krakauer, Hillary, Kílian Jornet… Si nous ne serons jamais à la hauteur de ces figures connues, nous en sommes étonnamment proches par l’expérience collective que nous traversons.

Mais je ne mentirai pas, mes pensées sont constamment tournées vers l’éventuelle tablette de chocolat de secours, soigneusement rangée dans la table de chevet, là, à moins d’un mètre. Les enfants, tous concentrés sur la chaleur qui remonte petit à petit sous la tente improvisée, n’ont pas cette chance : point de croquettes ou graines à portée de pattes. J’hésite. Me sustenter devant mes gourmands ne serait-elle pas l’épreuve de trop pour eux ? Mais si cela me permet de reprendre des forces, je serai en mesure d’appréhender le demain…. J’hésite.

***

Je soulève le pan de la tente. La luminosité est revenue, nous en sommes presque aveuglés tant nos yeux s’étaient habitués à la pénombre. Nous voyons en tout cas que la couette est baignée par les rayons du soleil matinal, colorant à la fois l’espace et nos âmes.

Nous n’avons plus froid, le soleil hivernal a pu certes faire remonter les températures, mais à une telle hauteur ces dernières peuvent rester traîtresses. Je soulève prudemment un pan de notre abri… Aucune sensation de froid ne vient nous happer le corps. Serait-ce possible ? J’écarte un peu plus la couette. Bien qu’un peu plus fraîche, la température dans la pièce est tout à fait survivable. Le printemps est revenu, nous avons survécu ! Nous sautons tous d’un bond hors du lit et commençons à danser au milieu de la chambre.

Au bout de quelques minutes, l’allégresse se calme. J’entends la porte en bas claquer, Gros Chat Gris est parti retrouver son jardin. Tofu, lui, se dirige vers sa gamelle et commence sa série de miaulements, que seule une portion de croquettes saura éteindre. Profitant du chaos général, Lemmy, quant à lui, se met à déchiqueter consciencieusement les premiers livres qui lui passent sous la dent.

Fièrement, les mains posées contre mes hanches, je profite de ce retour à la normale. Nous avons survécu. Je regarde vers ma table de chevet, j’ai faim.

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A suivre – Jour 17 : Sans oublier le lapin


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