Dès le premier jour, un triste constat : les endives vont venir à manquer. Nesquik a eu la dent lourde ce matin, sa ration a disparu en quelques minutes.

Maintenant les deux pattes posées contre le grillage usé de son enclos extérieur, son regard est sans équivoque : il en veut encore.

Nous nous regardons, et bien que de fonctionnement cognitif différent, nos deux espèces conceptualisent à ce moment-là la même représentation de l’endive dans nos esprits.

Aussi désabusé que inquiet, j’écrase ma cigarette pas tout à fait terminée et décide de monter chercher un pis-aller gastronomiquement adéquat. Là-haut, l’accueil y est bruyant, tout en bonds impatients et secouage de barreaux nerveux.

Lemmy sait. 

Tout son instinct léporidesque, taillé par des centaines de générations, lui crie que quelque chose ne tourne pas rond, que cette faim qu’il ressent dans ces entrailles est toute aussi impérieuse que celle d’envahir à nouveau l’Australie. Je m’approche de la cage où les bonds se font plus présents, des cascades qui m’impressionnent toujours depuis le début de notre cohabitation.

Au-dessus, un seau blanc rempli de graines avec sa petite coupelle pour en faciliter la manutention. Lemmy comprend. Il ne lâchera plus rien. Les endives sont pour lui un objectif du passé, seule compte cette nouvelle denrée. 

Habitué par l’exercice, je procède à la distribution. Lemmy se jette sur son bol et commence à assouvir sa faim. La cage peut rester ouverte maintenant, une fois son besoin primaire accompli, il se lancera dans sa seconde mission prioritaire de la journée : la destruction pure et simple de tout ce qui peut l’être à l’Amazing Bicoque.

Apaisé par cette nouvelle étape de franchie, je jette un coup d’oeil par la fenêtre en direction de l’enclos en contrebas. Nesquik n’a pas bougé. Je sais que si je le fais trop attendre, les voisins viendront encore me dire que ses ouiks stridents empêchent de dormir le petit dernier.

Je transfère une ration de graines dans la coupelle et procède à la redescente. Le temps file, et moi au moins tout autant. Je dépose les graines dans le bol officiel. Oubliant momentanément les endives, il quitte son grillage et s’en va se repaître. Je le regarde avec cet air un peu bête que l’on peut avoir quand on regarde un cochon d’inde se nourrir. 

Un bruit derrière moi. Bien sûr, comment pouvais-je penser m’en sortir à si bon compte ? Je me retourne sachant très bien à quoi m’attendre. Tofu. 

Le gredin a passé la nuit dehors malgré mes mises en garde. Le confinement est total depuis hier et ce dernier, n’ayant ni imprimante ni pouce préhenseur, est encore allé vivre comme si il n’y avait pas de lendemain. Pourtant, à l’inverse de ce courage d’apparat, je n’ai jamais connu de chat plus veule et geignard, ses quelques affrontements contre Lemmy s’étant toujours conclu par sa fuite dans les premières hauteurs venues pour échapper à la furie du lapin nain. 

De plus, j’ai bien pris soin de réduire ses options auprès du voisinage, monsieur ayant pris de par le passé l’habitude de s’aménager divers couchages dans toute l’impasse. Ces escapades ne m’auraient pas dérangé si le félin eût été, à l’instar de Nesquik et Lemmy, de ma propre filiation.

Triste histoire quand même pour ce chat : son père partit à l’étranger plusieurs années et ne souhaitait pas le reprendre à son retour, le laissant vagabonder de résidences précaires en colocations sordides. Le refuge sain et sécurisé de l’Amazing Bicoque fut pour l’animal une libération, et pour moi l’adoption officielle de ce filleul.

Mais si Tofu se débine devant le premier être vivant venu, l’heure est aux croquettes. Pas de crise endivienne au moins, son père a bien versé sa pension alimentaire et les réserves du chat sont pleines pour plusieurs semaines. “Pas tout à fait comme la litière” pensais-je. Mais il faut prendre chaque crise en son temps, garder la tête droite dans ce contexte unique.

Il fait beau, porte et fenêtres sont ouvertes en permanence et Tofu me suit de près pendant que je me dirige vers le placard au fond de la cuisine. Afin de célébrer l’action, le chat décide d’accompagner la traversée de miaulements. Ainsi paré de cette escorte sonore, je prélève la ration journalière de l’affamé et verse le contenu dans la gamelle attitrée. Tofu n’en fait pas son reste et s’affaire à vider tout cela séant.

Je sais qu’un autre danger guette à partir de maintenant. Invisible mais certainement déjà concentré sur tout ce qui vient de se passer, je sais que l’être usera de toutes les fourberies pour atteindre cette dernière ration. Concentré, les mains fermement posées sur les hanches, j’inspecte le jardin, la moindre futaie,  le moindre sous-arbre, n’importe où peut porter mon regard. Je ne discerne aucun mouvement. Je relâche mon attention mais je sais qu’une partie de moi restera sur le qui-vive toute la journée. 

Soudain, une langueur en moi naît de ce mélange quotidien de routine et d’excitation. Je prends une cigarette dans mon paquet – plus que quatre. Assis dans le jardin, les questions m’assaillent, toutes ces complications liées au confinement, nourrir les enfants, ne pas les inquiéter. Le regard un peu dans le vide, un peu sur l’enclos où Nesquik me tourne le dos ressemblant comme jamais à une patate avec des poils. La cigarette se finit. 

J’ai passé du temps à réinstaller ma vieille imprimante. Elle sort avec moult bruit son attestation sur un papier jauni par le temps passé dans son tiroir. L’encre est aussi pas très clair. Le temps. Combien de temps encore ?

Je prends mon stylo et inscrit le mot, l’excuse qui gouverne pour un temps la maisonnée : Endives.

A suivre – Jour 2 : De la République !

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